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En matière d'écoutes, la seule règle est de ne pas se faire prendre

Interview avec François Heisbourg

Ces écoutes des présidents français sont-elles surprenantes ?

Non, d’autant qu’Edward Snowden avait révélé qu’une soixantaine de chefs d’Etat ou de gouvernement étaient espionnés par la NSA, dont notamment la chancelière allemande Angela Merkel. Mais cela ne veut pas dire pour autant qu’il s’agit d’une conduite acceptable. En principe, on n’est pas censé s’espionner entre pays amis et surtout pas au niveau des chefs d’Etat ou de gouvernement. Cela ne veut certes pas dire que cela ne se fait pas, mais il ne faut pas se faire prendre. C’est la seule règle. Si un service est pris sur le fait, les réactions négatives sont immédiates et cela peut entraîner une crise, même si elle reste limitée compte tenu de l’ampleur de la coopération entre les grands services occidentaux.

Mais la vraie question est celle de l’ampleur du risque pris par rapport aux bénéfices attendus.

Ainsi, pour en revenir par exemple au cas d’Angela Merkel, il était absurde, au vu des potentielles conséquences, d’espionner le vieux Nokia de la chancelière, alors même que la plupart des informations politiques susceptibles d’être ainsi recueillies peuvent l’être avec de bons contacts au sein de son équipe, de son parti (CDU-CSU) et de la classe politique allemande.

En revanche, de telles écoutes sont parfaitement justifiées lorsqu’il s’agit d’un pays hostile ou ennemi, a fortiori dans le cas d’une société fermée où la quête de l’information est très difficile.

Qui prend la décision de telles écoutes ?

Cela dépend des pays. Interrogé à propos de l’espionnage du portable d’Angela Merkel, Barack Obama avait rétorqué à la fois qu’il n’était pas au courant et que cela avait été arrêté. Le président américain est en effet protégé par un fusible : le directeur national du renseignement, qui chapeaute l’ensemble de la communauté du renseignement américain et ses 17 agences, dont les plus connues sont la CIA, la NSA et le FBI. Le chef de l’Etat américain n’est pas censé être tenu informé de toutes les décisions prises sous la houlette du directeur national du renseignement. En Allemagne en revanche, le BND, le service de renseignement fédéral, dépend directement de la chancellerie au travers son secrétaire général. Il est donc impossible pour la chancelière de prétendre qu’elle n’est pas au courant. D’où le choc créé par le récent scandale d’écoutes d’entreprises françaises et allemandes, dont Airbus, par le BND, pour le compte des Américains de la NSA. Ces écoutes ont duré jusqu’en 2011 et avaient commencé au moins cinq ans plus tôt. Il s’agit là aussi d’un cas flagrant d’espionnage entre amis.

La France fait-elle des choses similaires ?

Bien sûr que non puisqu’elle n’a jamais été prise sur le fait (rires). Tant qu’il n’y a pas de preuves précises, on peut imaginer tout ce que l’on veut.

D’énormes machines comme la NSA ne sont-elles pas devenues incontrôlables ?

La NSA dispose aujourd’hui de tels moyens qu’elle agit non pas parce que c’est nécessaire ou intelligent, mais parce que c’est techniquement et opérationnellement faisable.

Elle écoute des chefs d’Etat amis simplement parce que c’est possible. Les capacités de récolte de l’information vont beaucoup plus vite que celles de la réflexion sur les conséquences. Pour un pays comme les Etats-Unis, les capacités de récolte des conversations téléphoniques, des mails et des connexions à Internet sont de fait illimitées. Et les capacités de traitement presque autant. Des pays comme la France et la Grande-Bretagne ne sont pas encore à ce niveau mais sont dans le sillage. Compte tenu de ce qu’on appelle la «loi de Moore», la capacité de récolte et de traitement double tous les dix-huit mois sans augmentation de coût.

Le gigantisme même de la machine du renseignement américain est pourtant aussi sa faiblesse. Quelque 1,3 million de personnes sont habilitées secret défense et au-delà. Dans une telle masse de gens, malgré les enquêtes préalables, il y a aura toujours quelques personnes prêtes à raconter trop de choses aux journalistes, voire à se transformer en lanceur d’alerte. Ainsi, des transcriptions de conversations d’un président français qui auraient dû n’être lues que par les hauts responsables du renseignement et la Maison Blanche se retrouvent à la fin dans les colonnes de Libération.

 

This interview originally appeared in Libération.