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"It Is Suspected That Swiss Jihadists Belong to Daesh Special Forces"

In an interview in Le Quotidien Jurassien, Dr Jean-Marc Rickli, Global Risks and Resilience Leader at the Geneva Centre for Security Policy (GCSP), warns that some Swiss citizens who have traveled to Iraq or Syria to join the Islamic State have possibly been trained as special forces - called inghimasi.

Rickli emphasises that the number of people who potentially pose a threat can only be estimated, citing work done by his GCSP colleague Jean-Paul Rouiller who specialises in analysing terrorist networks. Rickli warns that some Swiss citizens who have traveled to train with the Islamic State might return with the express purpose of carrying out an attack. Unfortunately, in this day and age, no place - not even the remote Swiss canton of Jura - is immune to potential terrorist attacks or to hosting those who support or are directly involved in such attacks. He thinks we must now get used to living in a situation of low-intensity threat all over the world.

© This article is reproduced with the permission of Editions D + P SA, the publisher of Quotidien Jurassien.

 

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Le  directeur des risques globaux au Centre de politique de sécurité à Genève (GCSP), Dr Jean-Marc Rickli, a averti dans une interview avec Le Quotidien Jurassien que certains citoyens suisses qui ont voyagé en Irak ou en Syrie pour rejoindre l'Etat islamique ont peut-être été entraînés pour devenir des forces spéciales, connues sous le nom de « inghimasi ».

En référence au travail de son collègue Jean-Paul Rouiller qui se spécialise dans l'analyse des réseaux de terroristes, Dr Rickli souligne que le nombre de personnes qui peuvent potentiellement constituer une menace n'est qu'une estimation. Cependant, il avertit que certains citoyens suisses qui ont voyagé pour s'entraîner avec l'État islamique peuvent revenir en Suisse avec le but d'organiser une attaque. Malheureusement, selon Dr Rickli, aucun endroit en Suisse n’est actuellement à l'abri d'une attaque terroriste ni de recevoir ceux qui sont impliqués et qui soutiennent un acte de terrorisme, même le canton du Jura. Il pense que nous devons nous habituer à vivre dans une situation de menace de faible intensité dans le monde.

© Cet article est reproduit avec l’autorisation des Editions D+P SA, société éditrice du Quotidien Jurassien.

 

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«On suspecte que des djihadistes suisses font partie des forces spéciales de Daesh»

Jean-Marc Rickli, directeur des risques globaux au Centre de politique de sécurité à Genève, est on ne peut plus clair: dans un monde où l’idéologie djihadiste a essaimé un peu partout, la Suisse n’est plus à l’abri d’une attaque terroriste.

Selon cet enfant de Courrendlin formé à l’Université d’Oxford, le nombre de djihadistes partis de Suisse peut être évalué à une centaine, davantage que les chiffres révélés récemment dans une enquête du Tages Anzeiger. 

«On suspecte que certains islamistes suisses ont été formés dans le cadre des forces spéciales du groupe État islamique. Si ces individus rentrent, ils seront là pour passer à l’acte», assure-t-il. Interview.

Le Quotidien Jurassien – Une enquête du Tages Anzeiger publiée récemment révèle que la Suisse compte 72 djihadistes. Est-ce que ce chiffre est plausible?

Jean-Marc Rickli – Le chiffre officiel communiqué par la Confédération est de 88. Mon collègue Jean-Paul Rouiller, spécialiste des réseaux djihadistes en Suisse, l’estime quant à lui à une centaine. En sus de cela, pour chaque djihadiste parti, on peut compter entre cinq et dix personnes ayant fourni un appui logistique ou autre. Donc, si on prend un chiffre de 100, on peut estimer jusqu’à 1000 le nombre d’individus représentant un danger relatif pour notre pays. D’autre part, certains individus, comme dans l’attaque de Westminster à Londres, agissent totalement seuls. Ils sont donc impossibles à identifier de manière préventive. Ce phénomène pourrait encore gonfler ces chiffres.

Pas d’espace immunisé.

– Cette même enquête indique qu’une personne vivant à Alle a été candidate au djihad. L’information a toutefois été démentie par la police cantonale jurassienne. Qu’en pensez-vous?

– Je ne suis pas au courant de ce cas particulier. Mais le message que l’on peut faire passer, c’est que plus aucun espace géographique n’est immunisé, parce que des contacts peuvent être noués à l’échelle mondiale avec les moyens de communication actuels. Les grilles de lecture avec des limitations géographiques n’ont plus lieu d’être. Il ne faut certes pas sombrer dans la psychose, mais il ne faut pas être angélique en se disant qu’en habitant en Terre Sainte ou dans le Clos du Doubs cela ne peut pas nous arriver. 

Lorsqu’un camion fonce dans la foule à Nice, un habitant d’Alle peut s’identifier aux victimes. Il y a peut-être déjà passé des vacances. Ce qui est pervers avec le terrorisme, c’est qu’un mécanisme psychologique de projection se met en place. On va intérioriser ce qui se passe à Bruxelles et Nice, car on peut s’identifier aux victimes. 

«Ils seront là pour passer à l’acte»

– Est-ce que ces djihadistes suisses représentent un danger pour la sécurité de notre pays?

– Clairement oui. Les personnes parties en Syrie dès 2013 et qui ne sont pas mortes ont acquis une expérience incroyable dans le combat. Lorsque les djihadistes arrivent sur le terrain, ils sont triés selon leurs aptitudes. Ceux qui sont jugés les moins aptes au combat sont cantonnés dans des tâches logistiques ou formés comme kamikazes. Les personnes aptes à combattre sont entraînées dans le cadre de forces spéciales appelées inghimasi. Elles ont une arme légère et une ceinture explosive. Lors de combats ou d’attentats, l’inghimasi, souvent en première ligne, utilise d’abord son arme et n’actionne sa ceinture qu’en dernier recours. 

Les djihadistes qui reviennent pourraient avoir ce profil. Ils sont rompus aux combats, déterminés et prêts à mourir. On suspecte que certains islamistes suisses ont été formés dans le cadre de ces forces spéciales. Si ces individus rentrent, ils seront là pour passer à l’acte.

– La Suisse participe-t-elle à des opérations de neutralisation de ces personnes, comme le fait la France avec ses concitoyens djihadistes?

– Pas à ma connaissance. On n’a pas les troupes pour et surtout pas la volonté politique d’envoyer nos forces spéciales combattre à l’étranger. 

«La justice s’en occupe»

– À leur retour, la Confédération encadre-t-elle ces islamistes?

– S’ils sont identifiés et arrêtés sur le territoire suisse, la justice s’en occupe. Le problème est de les intercepter, et cela passe par le renseignement. Vu la taille de notre pays, nos services sont modestes. 

De plus, en Suisse, contrairement aux États-Unis où après le 11 septembre des moyens d’écoutes électroniques très intrusifs ont été mis en place, on favorise la liberté individuelle. C’est un choix de société qui évite les dérives du tout sécuritaire qu’on a connues outre Atlantique, mais qui offre plus d’opportunités aux gens mal intentionnés. 

«Il faut s’habituer à la menace»

Comment expliquez-vous que la Suisse soit jusqu’à présent préservée des attaques terroristes?

– Notre pays n’a jamais eu une politique de colonisation comme la France. La Suisse n’a pas non plus de politique d’intervention à l’extérieur. Ces éléments font qu’il n’y a pas de griefs contre nous. Mais cela n’est plus un motif pour ne pas être une cible. Avec le mouvement takfiri (n.d.l.r.: terreau intellectuel du groupe État islamique), le simple fait d’être occidental fait de vous une cible. Le cancer djihadiste a débuté en Afghanistan en 1979 et maintenant il s’est répandu partout dans le monde.

Donc les actes de terrorisme vont aller en augmentant? 

– Ils ont le potentiel d’augmenter parce que l’idéologie a été propagée et l’idée qu’il ne faut pas beaucoup de moyens pour créer la terreur aussi. De plus, énormément de nouvelles recrues ont été formées en Syrie et en Irak. Je pense qu’il faut désormais s’habituer à vivre dans une situation de menace de basse intensité partout dans le monde. 

 

Propos recueillis par HÜSEYIN DINÇARSLAN