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Les armes nucléaires, nées du péché, vouées à être interdites

Editorial de Mr Marc Finaud

Alors que la communauté internationale commémore la destruction de Hiroshima et Nagasaki par des bombes atomiques, il importe de rappeler qu’à l’origine de ces armes dévastatrices figure le régime nazi, l’un des pires de l’Histoire.

Si la dissuasion nucléaire, en dépit de l’absence de preuve absolue, est créditée, au bénéfice du doute, d’avoir garanti la paix et la stabilité entre les deux superpuissances et leurs alliés au cours de la Guerre froide, la poursuite d’un tel équilibre de la  terreur n’est plus acceptable aujourd’hui par la majorité de nos sociétés parce que les risques qu’il fait courir à la planète l’emportent sur les prétendus avantages qu’il confère à la sécurité de quelques possesseurs de l’arme nucléaire.

La conscience collective associe communément la première arme nucléaire au Projet Manhattan  lancé en 1941 par le président américain Franklin D. Roosevelt. Cette mobilisation sans précédent de ressources scientifiques, industrielles et militaires fut en réalité la conséquence de la mise en garde solennelle adressée à Roosevelt en août 1939 par les scientifiques juifs allemands Leo Spitz (alias Szilard) et Albert Einstein à l’égard du projet nazi de mise au point d’une arme fonctionnant grâce à l’énergie nucléaire.

Cette crainte avait été justifiée par les informations relatives aux succès des savants allemands dans la séparation de l’uranium publiées début 1939.

Cette crainte avait été justifiée par les informations relatives aux succès des savants allemands dans la séparation de l’uranium publiées début 1939. Bien que le régime nazi n’ait jamais dédié à la recherche et au développement de l’arme nucléaire des ressources semblables à celles que les Etats-Unis lui consacreront en collaboration avec la Grande-Bretagne et le Canada, c’est bien l’Allemagne qui a réussi à produire de l’énergie nucléaire à l’automne 1944, quelque neuf mois avant les Américains.

En effet, Hitler nourrissait l’espoir de mettre la main sur l’« arme miracle » qui renverserait l’avancée alliée en territoire allemand ou permettrait de lancer une riposte qui anéantirait les villes britanniques. Il expliqua dans sa tristement célèbre directive dite de la « terre brûlée » de mars 1945 : « Il se peut que nous soyons détruits, mais si c’est le cas, nous entraînerons avec nous un monde en flammes. » L’arme convoitée était décrite comme « d’un effet si puissant que toute vie humaine serait exterminée dans un rayon de trois ou quatre kilomètres autour du point d’impact. »

L’avance gagnée par les Etats-Unis et l’effondrement de la machine de guerre nazie a sauvé le monde d’une bombe atomique nazie. Mais cet avantage a aussi permis aux Américains de choisir le Japon comme cible de leurs premières armes atomiques. La conséquence n’en fut pas réellement d’accélérer la capitulation du Japon, contrairement à la thèse officielle,  car Tokyo ne se résignera à cette capitulation qu’après l’entrée en guerre de l’Union soviétique contre le Japon et l’invasion de la Mandchourie. Certes, le président Truman entendait mettre un terme à la guerre le plus tôt possible, mais le bombardement du Japon devait principalement servir de test « grandeur nature » à la fois des armes à fission et à fusion et constituer une démonstration de force en direction de l’Union soviétique.

Les Américains n’ont à aucun moment hésité devant des considérations morales ou juridiques quant au risque de causer des pertes civiles massives. Les bombardements conventionnels « stratégiques » et incendiaires sur l’Allemagne et le Japon avaient déjà provoqué la mort de centaines de milliers de civils, bien davantage que le nombre de victimes que causeront « Little Boy » et « Fat Man ». Certes, seulement deux bombes atomiques ont suffi au lieu de centaines de tonnes d’explosifs classiques, mais les effets de ces armes se sont révélés infiniment plus dévastateurs car la moitié des victimes non tuées immédiatement par la chaleur et le souffle de l’explosion ont succombé à des brûlures, à l’irradiation ou d’autres blessures aggravées par la maladie ou la malnutrition pendant plusieurs mois, sans mentionner l’accroissement de fausses couches, malformations de nourrissons, mortalité infantile ou cancers mortels durant de longues années.

Aujourd’hui, sept décennies plus tard, avec neuf pays possesseurs d’armes nucléaires, en dépit de la réduction considérable du nombre d’armes par rapport au maximum atteint pendant la Guerre froide (environ  15 000 contre 70 000), la puissance destructrice des arsenaux nucléaires subsistants équivaut encore à 2 000 fois la puissance de feu totale utilisée au cours de la Deuxième Guerre mondiale. Un seul sous-marin Trident américain est capable de lancer l’équivalent de 7 000 à 11 000 bombes de type Hiroshima !

Un seul sous-marin Trident américain est capable de lancer l’équivalent de 7 000 à 11 000 bombes de type Hiroshima !

Heureusement, les doctrines militaires ont évolué parallèlement au droit international, rendant le ciblage délibéré de populations civiles illégal et inacceptable pour les nations civilisées. Toutefois, les pays possesseurs d’armes nucléaires estiment toujours que leur sécurité repose précisément sur la menace de telles pertes civiles massives. En menaçant même de recourir à l’emploi d’armes nucléaires en riposte à toute attaque, fût-elle conventionnelle – comme le font toujours plusieurs puissances nucléaires – les possesseurs d’armes nucléaires ne sont pas loin de les considérer comme des armes de terreur si l’on se réfère à la définition des actes de terrorisme proposée par Kofi Annan en 2005: « tout acte […] commis dans l’intention de causer la mort ou des blessures graves à des civils ou à des non-combattants, dans le dessein d’intimider une population ou de contraindre un gouvernement ou une organisation internationale à accomplir un acte ou à s’abstenir de le faire. »

C’est pour cette raison que les armes chimiques et biologiques ont été interdites et quasiment éliminées : après le Protocole de Genève de 1925, la Convention sur les armes biologiques de 1972 a reconnu dans son Préambule que «  la conscience de l'humanité réprouverait l'emploi de telles » armes, et la  Convention sur les armes chimiques de 1993 a exprimé la détermination d’exclure leur emploi « dans l'intérêt de l'humanité tout entière. ». De même, les mines terrestres anti-personnel ont été interdites par le Traité d’Ottawa de 1977 afin de « faire cesser les souffrances et les pertes en vies humaines causées par les mines antipersonnel qui tuent ou mutilent des centaines de personnes chaque semaine, pour la plupart des civils innocents et sans défense, en particulier des enfants. » La Convention d’Oslo de 2008 a également visé à « faire définitivement cesser les souffrances et les pertes en vies humaines causées par l’utilisation des armes à sous-munition. » Plus récemment, le Traité sur le Commerce des Armes a rappelé que « la grande majorité des personnes touchées par les conflits armés et la violence armée sont des civils et en particulier les femmes et les enfants » et s’est donné pour but de « [r]éduire la souffrance humaine. »

Ne serait-il pas paradoxal que les armes nucléaires, dotées de la puissance la plus dévastatrice et aptes à engendrer potentiellement des conséquences catastrophiques pour toute l’humanité, continuent à être exemptées de ce processus graduel d’interdiction et d’élimination ?

La doctrine de la dissuasion nucléaire proclamée par la plupart des pays possesseurs considère précisément que tout agresseur serait dissuadé par les effets des armes nucléaires qui l’emporteraient sur tout avantage potentiellement retiré de l’agression. Mais cette doctrine ne repose que sur des suppositions, que certains comparent à des croyances religieuses. Si son succès était tellement garanti, pourquoi les puissances nucléaires investiraient-elles tant dans des capacités de riposte ou la défense antimissiles ?

Certains affirment que, pendant toute la Guerre froide, les armes nucléaires ont assuré la paix et la stabilité entre les puissances nucléaires et leurs alliés. Mais il n’existe pas plus de preuve irréfutable de cette affirmation que de son contraire. Comme Noam Chomsky l’a noté en 2005 : « Si l’on met en relation le nombre d’actions étatiques étonnamment imprudentes et irresponsables, les accidents souvent répétés et terrifiants et la simple chance, on ne peut qu’en conclure qu’il est remarquable que nous ayons survécu à l’ère nucléaire jusqu’ici. » Dans le monde instable et incertain d’aujourd’hui, des conflits régionaux impliquant des pays possesseurs d’armes nucléaires pourraient connaître une escalade incontrôlée ; certains acteurs armés non étatiques puissants pourraient prendre le contrôle d’armes nucléaires ; même dans les pays avancés industriellement, scientifiquement ou militairement, des accidents ou catastrophes nucléaires sont toujours possibles comme à Tchernobyl ou Fukushima mais aussi mettant en cause des armes nucléaires comme le montrent plusieurs rapports.

De surcroît, la plupart des puissances nucléaires reconnaissent aujourd’hui que les principales menaces à leur sécurité proviennent de « groupes [terroristes] », d’« extrémistes violents », d’« Etats fragiles et affectés par des conflits [où] naissent et se propagent des maladies infectieuses, les armes illicites, les trafiquants des drogue ou les flots déstabilisants de réfugiés », les « faillites de gouvernance et la corruption endémique », le « danger de cyber-attaques perturbatrices voire destructrices », le « risque d’une nouvelle crise économique mondiale »[1]. Laquelle de ces menaces peut-elle sérieusement être dissuadée par les armes nucléaires ? Même si l’on prend en considération la prolifération potentielle des armes de destruction massive, comment tout le régime de non-prolifération peut-il demeurer crédible et durable tant qu’il repose sur l’argument selon lequel les armes nucléaires sont légitimes pour quelques Etats privilégiés afin de garantir leur sécurité mais trop dangereuses entre les mains d’autres Etats ?

Le processus sur l’impact humanitaire des armes nucléaires lance à Oslo en 2013 et poursuivi au Mexique en 2014 puis à Vienne en 2015 a démontré sans équivoque que la vaste majorité des Etats  et des représentants de la société civile étaient déterminés à interdire l’arme nucléaires. Certes, un traité international se bornant à interdire les armes nucléaires (probablement en l’absence des pays possesseurs) ne conduira pas automatiquement ou rapidement à leur élimination. Il aura fallu près de 25 ans pour éliminer les armes chimiques après leur interdiction. Mais cette étape historique dans le développement des normes viendrait couronner l’édifice juridique construit depuis la fin de la Deuxième Guerre mondiale et ouvrirait une nouvelle ère au cours de laquelle les possesseurs d’armes nucléaires subiraient la pression de la communauté internationale pour enfin négocier un véritable désarmement nucléaire, conformément à leur engagement aux termes de l’Article VI du Traité de Non-Prolifération.

 

Note: Mr Marc Finaud est Conseiller Principal de Programme au Centre de Politique de Sécurité de Genève (GCSP). L’auteur exprime des opinions personnelles.

 

[1] Extraits de la Stratégie nationale de sécurité 2015 des Etats-Unis.

 

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