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Kofi A. Annan, Héritage et responsabilité

Op-Ed de Jean F. Freymond

L’extraordinaire de la mort d’un homme exceptionnel d’humanité et de sagesse est qu’elle laisse abasourdi. En même temps, elle provoque. Nous nous retrouvons orphelins. Nous nous réveillons héritiers. Héritiers d’une attitude, héritiers d’un puit de bon sens et d’une intelligence du coeur sans pareille. Plus encore, nous voici dépositaires d’une responsabilité.

Kofi Annan était d’un optimisme invétéré. Pourtant, n’a-t-il jamais douté ? N’a-t-il jamais partagé avec ses proches sa désespérance face aux tragédies dont il était témoin, face à l’immensité de sa tâche sisyphéenne ? Dans l’interview donné à la BBC en avril 2018, il réaffirme son optimisme. Toutefois, il ne cache pas que le monde se trouve sur une pente glissante. C’est à cet instant qu’il passe le témoin, qu’il dit, à vous de poursuivre, à vous de vous battre. Comment ?

La communauté planétaire et beaucoup des communautés qui la composent sont, sous nos yeux, divisées en camps hostiles, en train de se décomposer. La passion et la défense d’intérêts étroits et particuliers en sont le moteur. Toute confiance a disparu. L’invective tient lieu de dialogue. Les coups désormais se rendent comme dans un gigantesque pugilat médiatique. La guerre, la grande, cause de millions de victimes, est redevenue de l’ordre du possible, le réarmement en étant une mesure.

Kofi Annan avait la paix et le consensus en point de mire. Il faut en créer les conditions, en premier lieu en réinstaurant à tous les niveaux la confiance sans laquelle il ne peut y avoir ni dialogue, ni coopération. Il le faut au travers d’un ensemble de mesures tangibles et vérifiables. Le processus de la Conférence sur la sécurité et la coopération en Europe (CSCE) offre une méthode. Pourquoi ne pas s’en inspirer au niveau planétaire, régional, et national ? L’idée d’une Convention de Genève digitale pourrait être aussi mise en oeuvre. La méfiance, la haine parfois, ont pris le dessus. Le cercle vicieux doit en être cassé.
Cela ne peut suffire. Kofi Annan avait en partage avec Amartya Kumar Sen et Muhammad Yunus une volonté d’extirper la pauvreté. Or la précarité est plus que jamais partout. Elle est source de désespérance et de révolte. Elle alimente ces « printemps » qui sont comme de grands cris d’impuissance. Elle nourrit les replis et les conflits identitaires, le populisme, les fondamentalismes, le terrorisme et les migrations. Elle est à l’origine de l’instabilité et de l’insécurité des sociétés. Elle entraine la mise à mal des libertés, des droits humains et de la démocratie.

S’attaquer à la précarité requiert un effort à grande échelle de développement socio-économique durable et inclusif. Les Objectifs de développement durable (ODD) proposent une large palette de buts à atteindre. Ils ont pour défaut une absence de priorité et donc de sens de l’urgence.

Réduire la précarité exige de se concentrer aujourd’hui même sur un objectif vital, le développement économique, créateur d’emplois décents et générateurs de revenus permettant un progrès social palpable, dont tous bénéficient. Créer des masses d’emplois décents, c’est redonner de l’espoir et ôter à des millions d’êtres humains la peur du lendemain qu’ils ont au ventre.

Un tel développement doit reposer sur deux piliers majeurs, l’entreprenariat, et la construction d’infrastructures dont celles existentielles qui touchent à l’eau et à l’énergie. Il réclame un effort collectif inhabituel et de sortir des sentiers battus. Les gouvernements doivent en créer les conditions cadres. Il faut ensuite, entre autres, que soient mis en place des partenariats publics-privés d’une quantité et d’une taille inusitées, réunissant protagonistes professionnels nationaux et internationaux. Ces partenariats doivent inclure bailleurs de fond publics et privés, susceptibles d’investir des dizaines de milliards de dollars, dans le cadre de montages financiers innovateurs, avec la certitude d’un retour sur l’investissement et de la maitrise des risques. Les fonds à investir ne font pas défaut. Ils se chiffrent en centaines de milliards.

Pour qu’il y ait investissement, entreprises et infrastructures doivent avoir la certitude que les biens et les services qu’elles offriront seront absorbés par un marché suffisamment rémunérateur pour couvrir tous les coûts des facteurs de production, y compris ceux qu’exige la rétribution du capital investi. Si elle entend réduire la précarité, l’humanité ne peut échapper à l’impératif de penser en termes économiques.

Défis gigantesques ! Beaucoup jugeront utopique qu’ils puissent être affrontés. Mais il est exclu de se soustraire à une tâche qui exigera audace, imagination et changements de paradigmes. Les conséquences en seraient dramatiques.

Kofi Annan avait conscience que la démocratie se porte mal. Elle n’est souvent qu’apparence. C’est là le troisième des chantiers laissé en héritage. Il s’agit de redonner à la démocratie - et aux valeurs qui en sont corollaires, - du sens et de la rendre à nouveau crédible aux yeux de millions de citoyens qui s’en sont détournés. Ceci passe par des mesures concrètes ancrées dans la transparence et la redevabilité. Un citoyen informé et éduqué est plus indispensable que jamais. Il importe de lui octroyer un rôle central et de permettre de prévenir toute manipulation et toute corruption de cet outil obligé de la gouvernance qu’est la démocratie.
Kofi Annan ne se serait pas contenté d’éloges. Il nous a laissé des repères et finalement une mission. Il nous incombe de la remplir concrètement, avec la détermination, la simplicité et l’humilité qu’il nous a également laissé en patrimoine.

Coppet, 27 août 2018
Jean F. Freymond
Président, Dialogues@Genève

Membre du Conseil de fondation du GCSP