Stopper les Russes ou les repousser hors d’Ukraine?

Stopper les Russes ou les repousser hors d’Ukraine?

Stopper les Russes ou les repousser hors d’Ukraine?

Après deux mois de guerre contre l’Ukraine, Jean-Marc Rickli, chercheur au Centre de politique de sécurité de Genève, analyse la stratégie de Washington visant à affaiblir la Russie.

By Dr Jean-Marc Rickli, Head of Global and Emerging Risks

En réunissant mardi leurs alliés sur la base de Ramstein, en Allemagne, les Etats-Unis ont clairement pris le leadership dans le soutien à l’Ukraine. Sans compter ses dernières annonces, Washington a déjà fourni pour plus de 3,7 milliards de dollars d’équipements militaires à l’armée ukrainienne. Le tout en deux mois de guerre! A titre de comparaison, l’armée afghane avait reçu une assistance équivalente mais annuellement, si on fait la moyenne des  montants alloués entre 2001 et 2020. Après des semaines d’hésitations, les Européens embrayent désormais le pas aux Américains. Les Allemands vont fournir des chars Guepard, spécialisés dans la défense antiaérienne à l’Ukraine, les Français des canons Caesar par exemple.

 

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Les soldats ukrainiens seront formés à ces systèmes d’armement nouveaux pour eux en dehors des frontières de l’Ukraine. C’est la dernière ligne rouge des Occidentaux. Les Américains fournissent aussi des renseignements à l’Ukraine, à un niveau jamais observé, révolutionnaire selon les termes du général Scott Berrier, directeur de l’agence du renseignement de la défense (DIA). Selon la chaîne américaine NBC, ces informations livrées en temps réel ont probablement permis de déjouer l’attaque initiale des forces russes contre l’aéroport d’Hostomel, près de la capitale Kiev, quelques heures après le début de l’invasion russe, le 24 février dernier.


Gains russes désormais marginaux

Deux mois plus tard, les gains des forces russes sont désormais marginaux. Plus d’une semaine après le début de leur grande o"ensive dans le Donbass, leur avancée est très lente. Moscou annonce avoir pris quelques villages autour du saillant de Kramatorsk, après les avoir écrasés sous les bombardements et fait avancer ses chars.

La résistance des Ukrainiens et le soutien militaire massif dont ils bénéficient désormais font dire au secrétaire américain à la Défense, Lloyd Austin, que l’Ukraine peut gagner la guerre, après avoir déclaré: « Nous voulons voir la Russie a"aiblie à tel point qu’elle ne puisse plus faire ce qu’elle a fait en envahissant l’Ukraine ». Washington entend-il ainsi dissuader le président russe de faire la même erreur à l’avenir?

Pour cela, faut-il stopper les Russes ou les repousser hors d’Ukraine? La formulation d’Austin est ambiguë sur les buts des Etats-Unis. Il y a encore quelques semaines, les alliés de l’Ukraine étaient peut-être tentés de forcer la main du président Volodymyr Zelensky, en lui faisant accepter la perte du Donbass et de la Crimée. Mais c’était avant la victoire des Ukrainiens à Kiev et les massacres découverts après le retrait russe des environs de la capitale ukrainienne.

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La réflexion sur les buts de guerre des Occidentaux est influencée par le fait que la Russie est une puissance nucléaire. S’il est acculé, s’il n’a rien à perdre, le président russe pourrait être tenté par cette extrémité. Il l’a d’ailleurs une nouvelle fois suggérée devant les deux chambres du Parlement russe, réunies mercredi 27 avril à Saint-Pétersbourg: « Si quelqu’un décide de se mêler des événements en cours et de créer des menaces stratégiques inacceptables pour la Russie, il doit savoir que notre réponse sera rapide comme l’éclair. Nous avons tous les instruments pour cela, ceux dont personne d’autre ne peut se vanter. Et nous les utiliserons, s’il le faut ».

Sans la menace nucléaire, les Occidentaux verraient probablement d’un bon oeil que Kiev chasse la Russie de toute l’Ukraine, afin d’éviter un retour à la situation de 2014 avec un conflit gelé dans le Donbass pouvant être rallumé par Moscou. La tragédie de la guerre en Ukraine est que plus Vladimir Poutine sent la victoire lui échapper, plus le risque de décisions extrêmes augmentera.


Cette option a été publié originalement sur le site Le Temps. Les Opinions publiées par Le Temps sont issues de personnalités qui s’expriment en leur nom propre. Elles ne représentent nullement la position du Temps.

Dr. Jean-Marc Rickli is the Head of Global and Emerging Risks at the Geneva Centre for Security Policy (GCSP) in Geneva, Switzerland. He is also a research fellow at King’s College London and a non-resident fellow in modern warfare and security at TRENDS Research and Advisory in Abu Dhabi. He is a senior advisor for the AI (Artificial Intelligence) Initiative at the Future Society at Harvard Kennedy School and an expert on autonomous weapons systems for the United Nations in the framework of the Governmental Group of Experts on Lethal Autonomous Weapons Systems (LAWS). He is also a member of The IEEE Global Initiative on Ethics of Autonomous and Intelligent Systems and the co-chair of the NATO Partnership for Peace Consortium on Emerging Security Challenges Working Group.